Alors que la Métropole de Montpellier affiche depuis plusieurs années une volonté forte de devenir un territoire exemplaire en matière de transition écologique et de sobriété énergétique, une décision récente, passée relativement inaperçue, suscite désormais une polémique croissante : le remplacement progressif des panneaux publicitaires papier classiques par des écrans LED numériques sur les abribus et stations de tramway du réseau TaM (Transports de l’agglomération de Montpellier).
Ce choix, opéré sans grande communication ni débat public, fait aujourd’hui grincer les dents de nombreuses associations d’usagers et collectifs écologistes locaux. Entre modernisation technologique et impact environnemental, ce virage inattendu dans le mobilier urbain pose une série de questions cruciales sur la cohérence des engagements publics de la ville et de sa Métropole.
La “ville verte” en pleine mutation numérique… mais à quel prix ?
Montpellier s’est depuis quelque temps imposée sur la scène nationale comme l’une des collectivités les plus ambitieuses en matière de transition écologique. ZFE (Zone à Faibles Émissions), investissements massifs dans les mobilités douces, interdiction de la publicité numérique dans certains secteurs, démarche “Ville 30”, développement des réseaux cyclables, renaturation urbaine : tout semble converger vers un modèle de ville résiliente, moderne et tournée vers la sobriété.
Pourtant, depuis plusieurs mois, les usagers des transports en commun assistent à un changement discret mais significatif : les panneaux d’affichage papier présents sur les abribus et les stations de tram sont peu à peu remplacés par des écrans LED numériques. D’apparence plus “modernes”, dynamiques, et souvent visibles de loin même en pleine nuit, ces dispositifs venus remplacer les affichages passifs ont de quoi interpeller. Car leur coût environnemental est loin d’être anodin.
Une modernisation en contradiction avec les slogans officiels
Le paradoxe saute aux yeux de nombreux citoyens et collectifs : comment une ville qui affiche partout sa volonté de “sobriété énergétique” et de lutte contre le réchauffement climatique peut-elle justifier l’installation d’écrans LED, connus pour leur consommation énergétique importante et leur nuisance lumineuse ?
À Montpellier, chaque abribus ou station de tramway est conçu comme un micro-espace public : on y trouve un distributeur de billets, un banc, des abris pour protéger de la pluie ou du soleil, des poubelles… et de la publicité, souvent sur deux faces. Si les affiches papier sont imprimées et collées manuellement, elles ne nécessitent aucune alimentation électrique. Les écrans numériques, en revanche, sont alimentés en permanence, quelle que soit l’heure ou la fréquentation de la station.
D’après plusieurs experts environnementaux, un seul panneau publicitaire numérique consommerait entre 2 000 et 7 000 kWh par an, soit autant qu’une famille de quatre personnes pendant la même période. Multipliez cela par le nombre de stations de tram dans l’agglomération et l’on obtient une facture énergétique colossale – sans même parler des coûts d’installation, de maintenance et du remplacement de ces équipements.
Une opposition qui monte : citoyens et associations haussent le ton
Les protestations se multiplient ces dernières semaines. L’association Résistance à l’Agression Publicitaire (R.A.P) a dénoncé dans un communiqué « une dérive techno-spectaculaire » qui va à l’encontre de toutes les résolutions votées par la Métropole pour réduire la pollution visuelle, sonore et lumineuse. Le collectif “Montpellier sans pub” a quant à lui lancé une pétition en ligne, déjà signée par plusieurs milliers de personnes, pour exiger un moratoire immédiat sur ces installations et un débat citoyen sur leur pertinence.
De nombreux usagers rejoignent cette fronde naissante. À l’heure où l’urgence climatique impose une réduction des consommations d’énergie dans tous les secteurs, et où la sobriété est érigée en devoir collectif, cette modernisation à marche forcée est jugée indécente.
Les critiques se cristallisent également autour de l’absence de consultation publique ou de communication officielle. La décision semble avoir été prise en comité restreint, dans la continuité d’un contrat publicitaire ancien — voire sous l’impulsion d’impératifs commerciaux externes. Cela pose la question plus large de la gouvernance locale autour des enjeux d’urbanisme et de transition : quelle place pour les citoyens ? Quels arbitrages face aux intérêts économiques de grands groupes de publicité ?
TaM et la Ville silencieuses, les contradictions éclatent
Ni la TaM ni la municipalité n’ont, pour l’instant, formulé de réponse claire sur le sujet. Dans un contexte où la parole écologique est chaque jour mise à l’épreuve des faits, cette absence de communication nourrit la défiance. Le contraste est flagrant avec les récentes annonces ambitieuses sur la lutte contre les îlots de chaleur, la suppression de 60 % des panneaux publicitaires 4×3, ou encore l’engagement de planter un arbre pour chaque habitant d’ici 2030.
Cette affaire met en lumière une contradiction fondamentale : la ville peut-elle prétendre au leadership écologique tout en conservant les logiques économiques classiques de la publicité commerciale omniprésente et désormais numérique ? Peut-on concilier développement durable et invasion visuelle à haute consommation énergétique ?
L’usage de l’IA générative dans la communication : une nouvelle fracture pour les créateurs
Au-delà de la question énergétique des écrans, une autre polémique prend de l’ampleur : l’utilisation, par la Ville de Montpellier, de l’intelligence artificielle générative pour concevoir une partie de ses supports de communication, au détriment des illustrateurs et créateurs locaux. Portée notamment par Gaëlle Hersent, autrice et figure de la bande dessinée, une tribune rassemblant plus de 150 artistes, illustrateurs, auteurs et graphistes s’insurge contre cette pratique. Les signataires dénoncent l’abandon des talents locaux alors même que la ville se revendique “ville de culture” et candidate à des titres européens majeurs.
Selon eux, l’IA générative “détruit nos emplois d’illustrateurs et de graphistes”, favorise la précarisation économique du secteur créatif, tout en posant des problèmes de droits d’auteur et d’utilisation non consentie des œuvres existantes. Ils pointent également l’ironie d’une communication municipale “écologique” et “inclusive” qui aurait, selon eux, recours à des technologies énergivores, biaisées et susceptibles de véhiculer des représentations discriminatoires ou fausses.
La mobilisation autour de ce sujet illustre la fracture ressentie entre les ambitieux engagements culturels affichés à Montpellier et une réalité plus complexe, où les choix technologiques risquent d’affaiblir la création vivante, la diversité et l’écosystème local des métiers de l’image1.
Quelle ville pour demain ?
Plus qu’un simple débat technique, cette controverse interroge le modèle urbain que Montpellier veut incarner. Alors que la transition écologique exige cohérence, exemplarité et transparence, la multiplication de ces dispositifs high-tech, gourmands en énergie, ou encore le recours à l’IA générative pour des missions créatives, envoient un signal ambigu. Doit-on moderniser à tout prix, au détriment de nos engagements climatiques et de notre richesse artistique locale ? Les citoyens, de plus en plus sensibilisés, sont en droit de demander des comptes et d’exiger une participation active aux choix qui dessinent leur quotidien.
Le débat est lancé. Pour que Montpellier reste crédible dans sa quête de ville durable et créative, elle devra peut-être, bientôt, faire le choix entre esthétique futuriste, véritable sobriété écologique et valorisation des talents humains.
L’installation d’écrans LED sur les stations de tram et l’usage de l’IA générative dans la communication municipale soulèvent des enjeux de cohérence écologique, de transparence, et de soutien à la création locale. À l’heure de l’urgence climatique et de la précarité des métiers culturels, ce double virage technologique risque bien de devenir le symbole de la dissonance entre discours publics et réalité vécue, accentuant l’appel à un modèle de ville réellement respectueux de l’humain, de l’environnement et de la culture vivante1.
Nos sources
Tribune « Non à l’utilisation de l’IA générative pour la communication de la Ville de Montpellier »
Résistance à l’Agression Publicitaire (R.A.P)
Présentation nationale et actions : https://antipub.org
Groupes locaux, dont celui de Montpellier : https://antipub.org/asso/groupes-locaux/
Campagnes contre les écrans numériques : https://alternatiba.eu/decouvrez-resistance-a-lagression-publicitaire-rap/
Initiative locale et relais associatif : https://www.capoupascap.info/capalts_alt/resistance-a-lagression-publicitaire-montpellier/
Chiffres sur la consommation énergétique des écrans LED publicitaires
Winlight – Consommation annuelle d’un panneau LED de 8m²
https://www.winlight.fr/les-solutions-pour-des-panneaux-led-publicitaires-moins-energivores/
LVI (LED Visual Innovation) – Estimations ADEME
Rapport Développement Durable 2023 – Ville de Montpellier
https://www.montpellier.fr/sites/default/files/2024-11/rapport-developpement-durable-2023-ville.pdf
Sobriété énergétique et plans d’action métropolitains
https://www.montpellier3m.fr/sobrieteenergetique
https://www.montpellier.fr/actions/competences/amenagement-des-territoires/le-pacte-ville-desirable
Présentation du service public TaM et missions
https://tram5-montpellier3m.fr/le-projet/les-acteurs/
Historique et urbanisme autour du tramway
https://popsu.archi.fr/sites/default/files/nodes/document/768/files/montpellier-tramway.pdf