Producteur, DJ, directeur artistique, podcasteur, créateur d’images et d’événements… Derrière Ansteri, il y a Sébastien Fa et un parcours construit depuis le sud de la France sans jamais vraiment accepter de choisir une seule discipline. De la radio aux studios, des clubs aux événements culturels, des morceaux devenus populaires à la conception artistique de lieux, portrait d’un créateur qui préfère depuis toujours les passerelles aux frontières.
Pour comprendre Ansteri, il ne faut peut-être pas commencer par une date. Ni même par un morceau. Il faudrait plutôt commencer par une habitude : relier des choses qui, au départ, n’étaient pas forcément destinées à se rencontrer. Une chanson française des années 80 avec une production électronique contemporaine. Un paysage méditerranéen avec une sélection musicale. Une programmation de DJs avec l’identité d’un établissement. Une chanson avec son clip. Une émission de radio avec des découvertes musicales, de l’humour et quelques digressions.
Chez Ansteri, la création semble rarement exister seule. Elle cherche presque toujours son environnement.
Car derrière Ansteri, c’est en réalité Sébastien aux commandes. Et lorsqu’on essaie de retracer son parcours, on comprend assez vite pourquoi les mots DJ ou producteur deviennent un peu trop étroits. Il est l’un et l’autre, mais il est aussi directeur artistique, programmateur, podcasteur, communicant, créateur de concepts et concepteur de ses propres univers visuels.
Un touche-à-tout, donc ? Oui. À condition de ne pas entendre le terme comme quelqu’un qui papillonne d’une activité à l’autre. Chez lui, le plus intéressant est justement que tout semble appartenir au même métier sans avoir exactement le même nom.

Tout commence avec l’envie de faire écouter quelque chose aux autres
Bien avant les clubs et les plateformes de streaming, il y a un micro. À 14 ans, Sébastien commence à intervenir sur une radio associative à Lodève. Il y anime des programmes musicaux et découvre très tôt la mécanique particulière du média : choisir des morceaux, préparer une émission, tenir un rythme, passer d’un univers à un autre et, surtout, décider de ce que l’on a envie de faire découvrir à ceux qui écoutent.
Certaines émissions sont alors coanimées avec Sandra, avec laquelle il partage déjà cette culture du micro et de la radio. Des années plus tard, elle poursuivra elle aussi ce parcours dans les médias : elle est aujourd’hui une voix de Radio ONE dans l’Hérault, où elle réalise notamment des chroniques et des interviews.
L’anecdote pourrait paraître secondaire. Elle dit pourtant beaucoup de ce qui arrivera ensuite. Programmer une émission de radio à l’adolescence, c’est déjà apprendre à construire une ambiance sans produire soi-même tous les éléments qui la composent. Un morceau appelle le suivant, une découverte doit trouver sa place, un changement de rythme se prépare. Quelques décennies plus tard, lorsque Sébastien programme des artistes dans un établissement ou imagine la progression d’un DJ set, le geste n’est finalement pas si différent.
La radio c’est un univers singulier, surtout sur une radio locale : on choisi la programmation musicale, on travaille la diversité des sons des époques, des influences,… On travaille à l’aveugle, il n’y a pas de retour direct quand à l’état d’esprit des auditeurs.
Et le micro ne disparaîtra jamais complètement. Avec Planche Mixte, lancé en 2021 avec Mathomate, Ansteri retrouve cet exercice dans une version beaucoup moins sage : sélections musicales, découvertes, vinyles, conversations, jeux de mots et humour volontairement absurde.
Le podcast n’est donc pas vraiment un « retour à la radio » c’est plutôt une autre branche d’un même arbre qui n’a jamais cessé de pousser. La musique reste le prétexte. L’envie de la partager reste la constante. Entre ces deux époques, il y aura évidemment… Internet.
Au temps où Myspace représente encore une véritable porte d’entrée pour les musiciens indépendants, Sébastien commence à y publier ses premières compositions. La compilation des artistes émergents portée par le département de l’Herualt le repère et l’intègre à une compilation consacrée aux jeunes talents. Puis viennent les bars, les soirées, les clubs et les premières occasions de confronter les sélections musicales à un véritable public. La musique passe progressivement du casque à la piste de danse, tandis que production, programmation et événementiel commencent déjà à avancer côte à côte.
C’est la ouate, ou lorsqu’une chanson connue devient une autre matière
Parmi les morceaux qui vont compter dans le parcours d’Ansteri, C’est la ouate occupe une place particulière.
Le morceau d’Ansteri sort le 21 juin 2017, premier jour de l’été et jour de la Fête de la Musique. Il ne reprend pas la voix originale de Caroline Loeb : c’est Lockhart qui interprète le titre, dans une version sur laquelle Ansteri va construire une nouvelle production.
Le résultat conserve évidemment ce qui rend C’est la ouate immédiatement identifiable, mais change complètement son environnement. L’esthétique des années 80 laisse place à quelque chose de plus contemporain, électronique et sensuel. La chanson cesse d’être simplement une reprise pour devenir une véritable réappropriation.
Le morceau rencontre très vite son public et devient l’un des tubes de l’été 2017 dans le parcours d’Ansteri. Presque dix ans plus tard, il reste surtout l’un de ses titres les plus écoutés, particulièrement en France, ce qui n’a finalement rien d’étonnant pour une production bâtie autour d’un morceau aussi profondément installé dans la culture populaire francophone.

Ce succès révèle aussi une manière de travailler qui reviendra régulièrement chez lui : le goût du détournement plutôt que celui de la simple reprise. Ansteri aime partir d’un élément que l’oreille croit déjà connaître et lui construire un environnement auquel elle ne s’attendait pas. Cela peut être une mélodie, un refrain, une voix ou simplement un souvenir collectif.
« Ce que j’ai apprécié dans ce titre, c’est sa lascivité, cette petite paresse, et ce qui était interessant c’était de tester un style hors de ce cadre. Et puis ce sont des indémodables : les chansons des années 80, tout le monde les entend, se les approprie, ça apporte une force. »
Des morceaux qui refusent eux aussi de rester dans une seule case
Cette manière de déplacer les références se retrouve quelques années plus tard dans COCOA (Cold Cold Heart), réalisé avec Ikikomori.
COCOA est aussi l’un de ces morceaux qui ont pris leur temps pour s’installer. En mai 2026, près de cinq ans après sa sortie, le titre tournait encore autour de 400 écoutes par jour sur Spotify selon les statistiques de la plateforme . En ajoutant les autres moyens de diffusion, son écoute quotidienne se compte vraisemblablement en milliers. Pas mal pour un titre qui, au départ, ne payait pas forcément de mine. D’autant qu’il avait déjà connu une belle exposition en radio, atteignant la première place du Top indé sur RTS Fm pendant plusieurs semaines
Autour de ces productions apparaissent ensuite d’autres directions et d’autres rencontres : Ikikomori, Casahem, le Brésilien Nilow, Alexis Azzo, mais également des reworks plus récents comme celui de Messy de Lola Young, dont la voix se retrouve transportée dans un environnement amapiano beaucoup plus aérien.
Deep house, afro-électronique, amapiano, disco, pop, électronique mélodique, sonorités plus organiques… C’est précisément à cet endroit que le problème commence lorsqu’on veut présenter Ansteri en trois lignes.
Le problème d’Ansteri, c’est peut-être qu’il aime trop de choses
La solution serait évidemment de choisir une case et de s’y tenir. C’est justement ce qu’Ansteri semble ne pas vouloir faire.
Son unité vient moins d’un genre musical que d’une manière d’aborder les morceaux. Les voix ont souvent une place importante, le groove également, mais il y a surtout cette recherche d’une atmosphère, parfois presque cinématographique, qui permet à deux morceaux théoriquement très éloignés de se retrouver dans un même univers.
La même logique vaut pour ses DJ sets. Un set dans un club à minuit ne doit pas ressembler à une performance en plein air à 19 heures. Une programmation estivale n’appelle pas les mêmes choix qu’une soirée privée. Un événement culturel dans un jardin méditerranéen ne peut pas être abordé exactement comme un dancefloor fermé.
« J’ai commencé par la radio, où l’on a l’impression de parler dans le vide. C’est vers 18 ans que je me suis mis au DJing, que j’ai osé être un peu face au public et face à la scène, malgré ma timidité. »
C’est ce qu’il fait encore récemment lors de la Fête de la Garrigue de Montbazin, en mai 2026. Plutôt que d’arriver avec un set prédéfini, Ansteri imagine une sélection spécialement adaptée au Jardin méditerranéen : sonorités organiques, rythmes du monde, électronique et quelques références à Pink Floyd pour créer progressivement une passerelle avec ECHOES, tribute programmé ensuite.
Ce n’est qu’une date parmi beaucoup d’autres, mais elle résume assez bien son approche : le lieu, l’heure, le public et ce qui se passe avant ou après font partie du set.
« Le jeu, c’est que tout le monde s’amuse. Peu importe ce qu’on joue, il faut que ça fonctionne. »
Et cette façon de penser explique probablement pourquoi le DJ va progressivement devenir aussi directeur artistique.
Programmer un lieu, ce n’est pas simplement choisir des DJs
La nuit et l’événementiel accompagnent une grande partie du parcours de Sébastien Fa, mais là encore il n’existe pas un établissement qui résumerait à lui seul cette histoire.
Il y a d’abord les soirées et les premières expériences dans des lieux comme le Macadam Pub, puis Tralala, Aux Grands Enfants, d’autres établissements du sud de la France et des événements très différents les uns des autres. Il y a aussi Paris, avec des prestations dans des espaces aussi éloignés les uns des autres que la Tour Montparnasse, les Caves Saint-Sabin ou des péniches en pleine croisière sur la Seine.
Puis vient le Cirque Arlette Gruss, dans un registre complètement différent. Ansteri intervient sur certaines soirées spéciales organisées pendant les tournées, lorsque l’univers du spectacle se prolonge après la représentation par un dîner ou une soirée dansante. Il ne s’agit donc pas d’une résidence quotidienne après chaque spectacle, mais de rendez-vous ponctuels réunissant parfois un public considérable.
Son nom apparaît notamment dans l’histoire récente du cirque à l’occasion du dîner-anniversaire organisé à Colmar le 9 mai 2025 pour les 40 ans d’Arlette Gruss, autour d’un menu imaginé par le chef étoilé Marc Haeberlin, dont Ansteri assure la partie musicale.
De Montpellier à Paris, d’un bar à un chapiteau, d’une terrasse à un événement privé ou culturel, les lieux et les échelles changent. La question reste pourtant assez proche : que doit-il se passer ici pour que cet endroit raconte quelque chose ?
C’est cette réflexion qui conduit progressivement Sébastien à dépasser le simple rôle du DJ. Parce qu’assurer la direction artistique d’un établissement ne consiste pas à dresser une liste d’artistes disponibles le vendredi soir. Il faut comprendre un lieu, son public et son rythme ; déterminer ce qui doit le distinguer, choisir les artistes, imaginer les rendez-vous, travailler leur présentation, créer parfois des concepts complets et maintenir une cohérence sur plusieurs mois.
L’Arbre Blanc arrive beaucoup plus tard dans cette histoire, comme l’un des projets récents de ce parcours et non comme son point de départ. Au sommet du bâtiment montpelliérain, Ansteri accompagne plusieurs programmations, concepts et identités de soirées, invitant régulièrement d’autres DJs et adaptant la musique à ce décor particulier où la soirée commence bien avant la nuit.
Mais le rooftop n’est finalement qu’un exemple particulièrement visible d’un savoir-faire développé ailleurs et bien avant : penser la musique comme une composante de l’identité d’un lieu plutôt que comme une simple animation ajoutée au programme.
La direction artistique d’un lieu combine plusieurs domaines, le décor, l’accueil, le public; il faut penser la musique comme une composante de l’identité d’un lieu plutôt que comme une simple animation ajoutée au programme.

Et si le son ne suffisait pas, il reste l’image
Cette difficulté à rester dans une seule discipline se retrouve jusque dans la manière dont Ansteri présente ses morceaux. La musique n’est pas produite d’un côté avant que l’image ne soit confiée automatiquement à quelqu’un d’autre. Sébastien intervient aussi dans la conception de l’univers visuel de ses projets et dans celle de plusieurs clips.
Wake Up, sorti en 2023, montre cette autre facette de son travail. Son clip, particulièrement travaillé, permet d’observer cette volonté de faire dialoguer son et image et de prolonger une production musicale par un véritable univers visuel.
Cela rejoint naturellement une autre partie de sa vie professionnelle : la communication et la création au sens large. Identités visuelles, photographie, vidéo, web, événementiel, conception de campagnes ou scénographies constituent autant d’outils supplémentaires dans une boîte qui en contenait déjà beaucoup.
Et ici encore, les frontières deviennent difficiles à tracer. L’artiste nourrit le directeur artistique, le directeur artistique nourrit le producteur, le communicant comprend comment présenter le travail du musicien et le DJ sait immédiatement comment une idée conçue sur un écran va se confronter à de vraies personnes dans un vrai lieu.
Au lieu d’être des activités concurrentes, elles finissent par former une boîte à outils créative.
Créer une ambiance plutôt qu’un objet

C’est peut-être finalement le mot qui permet le mieux de réunir toutes ces activités : l’ambiance.
Ansteri crée des ambiances. Parfois, elles durent trois ou quatre minutes et prennent la forme d’un morceau. Parfois, elles s’installent pendant plusieurs heures derrière des platines. Parfois, elles doivent accompagner un restaurant ou un établissement pendant toute une saison. Elles peuvent commencer avec une playlist, devenir une affiche, se prolonger dans une vidéo et finir par prendre la forme d’un événement.
Ce qui explique que produire un morceau et assurer la direction artistique d’un lieu ne soient finalement pas deux activités aussi éloignées qu’elles en ont l’air. Dans les deux cas, la question pourrait être la même : qu’est-ce qu’on veut faire ressentir ?
Puis viennent les outils : une basse, une voix, une lumière, un artiste invité, une image, un décor. Un silence aussi, parfois.
La création commence moins par le support que par l’intention. Et ce fonctionnement explique probablement pourquoi Ansteri s’accommode aussi mal des cases.

Montpellier comme point d’ancrage, pas comme frontière
Montpellier reste pourtant le point d’ancrage évident. Pas nécessairement comme revendication permanente ni comme argument marketing qu’il faudrait rappeler sur chaque morceau, mais comme territoire de travail, de rencontres et d’expérimentation.
C’est ici qu’Ansteri produit une partie de sa musique, programme, imagine des événements et développe ses projets. C’est ici aussi qu’il peut passer d’un établissement urbain à une fête dans la garrigue, d’une programmation de soirée à un studio, d’un projet musical à la réalisation d’un contenu visuel.
Son parcours raconte aussi quelque chose d’une scène locale qui ne se limite pas aux artistes que l’on voit quelques minutes derrière un micro ou des platines. Autour existent des producteurs, programmateurs, directeurs artistiques, techniciens, communicants, vidéastes et organisateurs qui participent eux aussi à fabriquer l’identité culturelle d’un territoire.
Ansteri a simplement la particularité d’occuper plusieurs de ces positions à la fois.
Radio France s’était d’ailleurs intéressée à son travail dans La Nouvelle Scène , signe que le projet dépasse depuis longtemps le seul cercle des clubs et des événements nocturnes.
Les morceaux changent. Les styles également. Les lieux aussi. Mais pas vraiment la méthode.
S’affranchir des cases, quitte à devenir difficile à résumer
À la question « qu’est-ce que fait Ansteri ? », la réponse la plus simple serait probablement : il crée.
Ce serait aussi la plus vague. Et peut-être finalement la plus juste.
Parce que vouloir réduire le projet à la musique ferait disparaître l’image, la programmation et les lieux. Parler uniquement de direction artistique ferait oublier les productions. Le présenter comme DJ effacerait tout ce qui se passe avant et après le set. Et le qualifier simplement de touche-à-tout ne permettrait pas de comprendre ce qui relie tout cela.
Alors Ansteri continue à construire un parcours un peu plus difficile à expliquer en une phrase, avec des morceaux qui poursuivent parfois leur route près de dix ans après leur sortie, de nouvelles collaborations, des reworks autour de voix qu’il aime déplacer vers d’autres univers et des projets où musique, image, vidéo et mouvement devraient prendre de plus en plus de place.
Comme j’aime jouer de nombreux style différents, j’aime aussi tout produire. Ce n’est pas parce qu’on est DJ qu’on crée ou joue obligatoirement de l’électro ! Ne pas se revendiquer « dans une case » est assez perturbant dans notre société, qui aime les repères, pour comparer, juger et rester dans un certain confort , un cadre, et ne pas se laisser surprendre. C’est très français, cette liberté d’ouverture culturelle est beaucoup plus développée dans d’autres pays.
Il y a des artistes qui passent leur carrière à perfectionner une case. Ansteri semble plutôt avoir choisi de faire disparaître les cloisons entre elles.
Lorsqu’on regarde son parcours depuis ce premier micro attrapé à quatorze ans, ce choix n’a finalement rien de nouveau.
Il était peut-être déjà là depuis le début.
Écouter et suivre Ansteri
Site : ansteri.com
Instagram : @ansteri
SoundCloud : Ansteri
Musique : Spotify, Deezer, Apple Music
Podcast : Planche Mixte