Terry Gilliam: l’’homme qui filma Don Quichotte

Voilà près de trois décennies qu’’il attendait de finir son Don Quichotte,longtemps resté projet inachevé – pour ne pas dire maudit. MontpelYeah a rencontré le réalisateur américain enfin comblé, au Festival de Cannes que L’’Homme qui tua Don Quichotte a clôturé officiellement et en beauté.

Quel effet ça fait d’’être enfin à Cannes avec votre Don Quichotte?
Terry Gilliam : Personne n’a voulu me parler pendant des mois, j’’étais seul, triste, et là tout le monde veut me voir (rires).

Mais vous le méritez……Quoi?
Cette longue et douloureuse expérience? (rires). Non, mais pour être honnête, l’’atmosphère est merveilleuse, le fait que nous ayons réussi à faire le film, c’’est fabuleux, et en plus, il fait beau.

Comment trouvez-vous le film, alors?
Il a le mérite d’’être achevé. Peu importe la suite, au vu de toutes les conneries qui nous sont arrivées. La vraie victoire a été de pouvoir le montrer à Cannes. Nous devons remercier Thierry Frémaux, Pierre Lescure, et aussi Paulo Branco pour toute cette publicité (l’’ex-producteur ayant voulu faire interdire la sortie du film, Ndlr) (rires).

Il vous a fait de la pub gratuite en plus ;)…
Oui enfin, pas tout à fait, parce que les frais de procès sont assez élevés.

Avec le recul, comment voyez-vous ce long voyage?
J’’ai du mal à croire que tout cela a commencé en 1989. Ça a été très intense, mais c’est fait, et ce qui est intéressant, c’’est que j’’ai pu mener la réalisation comme je l’’entendais. Je me sens un peu comme Sancho Panza qui a guidé son héros. Et au fond, ce film est bien meilleur que celui écrit en 2000. Il est plus fou, plus fun. Et Adam Driver! Il n’’y a que lui qui pouvait faire ça. C’’est son œœuvre. Je n’’ai pas le droit de le dire, mais je le dis quand même : il est bien meilleur que Johnny Depp (rires).

Vous dites que vous êtes comme Sancho Panza, mais on vous imagine davantage en Don Quichotte, non?
Je suis un peu tous les personnages à la fois. Sauf le gitan, le charlatan, lui, on sait qui c’’est maintenant. Je ne l’’ai pas casté, mais il est arrivé à la fin du processus (rires).

Quels ont été les grands changements du film?
Au début, le héros partait au XVIIe siècle rencontrer le vrai Don Quichotte, là il rencontre un acteur qui a joué le personnage et qui est devenu fou. Ça parle du danger de l’’acting. Les films sont dangereux et affectent les gens, particulièrement ceux qui les font ou qui jouent dedans. Aujourd’hui, qu’’est-ce que les gens regardent? Les Avengers d’’Avengers. Ces films sont techniquement bons, les acteurs aussi, mais c’’est toujours la même chose. Je n’’en vois pas beaucoup qui sortent et vous montrent le monde autrement que de cette manière juvénile et fantaisiste. Mais je suis une victime du cinéma des années 60 et 70, les Fellini, les Bergman, les Bresson, parce qu’’ils regardaient le monde différemment et que leurs films vous affectaient sérieusement.

De quels réalisateurs vous sentez-vous proche aujourd’hui ?
J’’aime les frères Coen, Guillermo del Toro, j’’adore tous les Mexicains, Alfonso Cuarón, Alejandro González Iñárritu. Ils sont bons, même si leurs films se sont un peu adoucis par rapport à leurs débuts, depuis qu’’ils sont devenus des stars à Hollywood. Et du côté des Français, Albert Dupontel est mon préféré ! Il fait ça avec tellement de passion, de colère, d’’intelligence, d’’humour.

Le rôle de Don Quichotte que devait jouer Jean Rochefort, et qui est ici interprété par Jonathan Pryce, est très physique, non?
Il fait un peu souffrir, oui (rires). Jonathan avait très mal aux genoux, il portait même des bandages. Parfois, il fallait seulement qu’’il se balade tranquillement sur son vieil âne, bien sûr, mais il y a eu un jour où il devait charger vers les moulins à vent et sauver la jeune fille sur son vélo. Il fallait qu’’il dévale la colline au galop, charge et se jette à terre. Il m’a dit qu’’il ne pouvait pas le faire. Je lui ai dit ok. Un cascadeur l’’a doublé, mais moi sur l’’écran, je voyais un cascadeur et pas Jonathan. Alors, à la fin de la journée, je lui ai demandé : « Jonathan, j’’ai besoin que tu passes juste devant moi à cheval pour qu’’on voie que c’est toi ». Et lui, il a descendu la colline à toute vitesse, est passé devant moi et a chargé les moulins. En une prise, c’’était réglé. Toute l’’équipe s’’est levée pour applaudir, et il a dit: « Oui, je sais, mais c’’est tellement facile de dire qu’’on ne sait pas faire quelque chose ». Jean aurait été un merveilleux Don Quichotte, brillant, fabuleux !…

Jonathan l’a rendu plus fun, parce qu’’il n’’a plus besoin d’’être le vrai Don Quichotte, mais un fou. Ça lui a donné plus de liberté.

Vous aussi avez souffert physiquement. Vous avez eu un malaise récemment. Ça va mieux?
Oui, ça n’a été qu’’un problème de plus (rires). J’’ai passé deux jours très relaxants à l’’hôpital. Les infirmières s’’occupaient de moi, me prenaient du sang, me faisaient passer des IRM. Tout ça pour que les médecins me disent au final que j’’allais bien.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris que le Festival de Cannes voulait montrer le film en clôture?
J’’étais préparé de toute façon : si le Festival n’’avait pas accepté le film, j’’aurais loué un cinéma à Cannes, et j’’aurais invité tous mes amis à ma projection privée. Mais le Festival l’’a accepté et il a fait beaucoup plus encore, il s’’est battu pour le défendre.

Quel est votre pire souvenir de Cannes?
Las Vegas Parano. La salle a détesté. J’’étais à la première, assis dans la salle, et quand la lumière s’est rallumée, je me suis retourné et j’’ai vu que la moitié du public était partie (rires). Ceux qui étaient devant nous ne pouvaient pas partir. J’’étais embêté pour eux (rires). Que faire après un tel combat ? Je n’’en ai absolument aucune idée. Je vais emmener ma femme en voyage, parce que ça a été encore plus difficile pour ma famille que pour moi, j’’ai été tellement occupé…

Vous n’’avez vraiment pas un autre film en tête?
Non, c’’est table rase (en français). Je suis vidé.

Vous avez l’’air heureux.
Ma foi oui, le soleil brille, je suis à Cannes et je ne suis plus assis devant mon ordinateur à attendre des e-mails. Ma femme devenait folle. Elle me disait : « Sors et va faire un tour ». C’’était horrible. Je passais tellement de temps devant un écran d’’ordinateur qu’’à la fin de la journée, j’’étais à moitié aveugle. Ça fait du bien de voir de vraies gens, d’’ailleurs. Vous êtes bien réel, n’’est-ce pas ?

Je vous le confirme. Un mot de conclusion ?
Liberté, égalité, Quixote !

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L’Homme qui tua Don Quichotte

de Terry Gilliam, avec Jonathan Pryce et Adam Driver. Aventures. En salles.