Charlotte Gainsbourg retour aux bases et au « Rest »

Novembre 2017

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Son nouvel album intitulé Rest, sorti le 17 novembre
dernier, est une merveille dont il pourrait bien être
impossible de se lasser. Rencontre.

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Le disque, qui aurait pu s’appeler Take, comme l’anagramme du
prénom de sa sœur Kate, dont la disparition lui a comme imposé
l’écriture de ses textes – pour la première fois et pour beaucoup
en français –, résonne d’une sincérité absolue. Finalement doté
d’un titre au triple sens, Rest, qui évoque à la fois, côté anglais, le
“Rest in Peace” adressé aux disparus, comme la possibilité d’une
sérénité retrouvée pour celle qui le leur souhaite, s’entendra surtout
chez nous comme un “Reste”, avide de retenir les belles choses du
passé. L’artiste y évoque ceux qui ne sont plus donc, mais aussi ses
cauchemars, ses incertitudes, ou encore ses enfants, épaulée par le
producteur électro SebastiAn, pour un résultat tout en dualité maîtrisée,
entre chanson grave et électro légère. Avec au passage, un titre
offert par Sir McCartney qui vient se fondre à l’ensemble aussi bien
qu’un autre, drivé par Guy-Man de Daft Punk.

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© Amy Troost

 

Alors que vous étiez toujours très présente au cinéma, musicalement
parlant, notre dernière rencontre avec vous remonte à six ans, pour la
sortie de votre live Stage Whisper ; ce qui fait quand même une longue
absence discographique…

Charlotte Gainsbourg : Oui, ça fait vachement longtemps, mais en effet, il y
a eu des films. Ce n’est pas que j’ai traîné plus que ça, mais le fait est qu’un
projet au cinéma, ça n’attend pas, et que du coup, dans l’histoire, c’est toujours
la musique qui laisse la main. Je n’étais pas dans l’urgence ; SebastiAn, qui a
produit l’album, travaillait aussi sur d’autres choses… Et au final, c’est vrai qu’on
a pris le temps.

À l’arrivée, on découvre une véritable atmosphère, aussi cohérente
que très particulière…

J’ai toujours aimé les albums, non pas “concept”, parce que je ne sais pas vraiment
ce que ça veut dire, mais qui, dans leur ensemble, racontent une histoire,
plutôt que d’être une succession de titres isolés. Je pense que la ligne directrice
du disque, au départ, c’était cette fameuse atmosphère de films d’horreur… Au
moment où j’ai fait mon album avec Air, j’étais déjà inspirée par des films comme
La Nuit du Chasseur, qui mélangeaient l’enfantin et l’effrayant. Là, c’était plus
des choses très chaotiques, très angoissantes, comme Les Dents de la mer,
Shining, Carrie aussi, qui m’ont un jour marquée. Quand mes parents se sont
séparés, donc quand j’avais environ 9 ans, mon père a acheté un écran géant
qui occupait tout un mur, ce qui, pour l’époque était assez incroyable, et on
regardait aussi bien des Walt Disney que des trucs de ce genre, en fait.

D’où le sentiment que l’album distille aussi bien une ambiance un peu
angoissante que le souvenir de moments heureux ?

Oui, parce que je ne me lasse pas de mes impressions d’enfant. Je ne sais pas
si c’est parce que j’ai eu moi-même des enfants que je suis encore dans ce
monde-là grâce à eux, mais il m’est impossible de lâcher ce bout de moi, tout
en comprenant à quel point, depuis cette époque, tout a changé. Et je ne peux
pas non plus m’empêcher d’en être nostalgique, parce que j’ai peint de ces
moments un portrait beaucoup plus beau, beaucoup plus idyllique qu’ils ne
l’étaient en vérité. Je me souviens très bien de ma sœur, Kate, qui se demandait
toujours pourquoi j’idéalisais tout ça. Mais pour moi, c’était magique. En tout cas,
j’ai rendu cette période magique. Aussi, parce que j’avais, enfant, une fantaisie
que j’ai perdue. Et pourtant, je faisais des cauchemars, dont je parle dans l’album,
mais je me suffisais à moi-même, j’avais ma singularité. J’étais pleinement moi,
et puis, avec le temps, c’est un peu comme si ça s’était effiloché.

C’est ça que vous aviez envie d’exprimer?

Oui, parce qu’au contraire de véritables auteurs qui peuvent
écrire sur des choses qui leur sont étrangères, moi, je ne
pouvais m’exprimer que sur ce que j’ai d’intime.

En ayant signé vos chansons, avez-vous, autant
qu’on a l’impression de vous découvrir vraiment, la
sensation de vous révéler pour la première fois?

Pas vraiment, parce que sur l’album IRM avec Beck, notamment,
j’ai déjà eu l’occasion de parler de moi, et surtout
d’un accident que j’avais eu à la tête… Bon, tout le monde
était au courant, mais j’ai eu envie d’en faire de la musique.
J’évoquais ma mort, c’était très personnel. Sur le disque
avec Air, peut-être moins, mais encore, il était beaucoup
question d’enfance, d’une atmosphère nocturne, particulière,
déjà. En tout cas, jusqu’ici, j’ai toujours eu l’impression
qu’au travers de mes albums, je me livrais. Là, c’est sûr,
comme j’aborde des choses vraiment douloureuses et
donc le drame récent qui est survenu dans ma famille, peut-être que cela
apparaît comme davantage impudique. Mais je l’assume, parce qu’en réalité,
je n’ai pas pensé le disque spontanément avec l’idée de m’adresser aux gens.
Je l’ai enregistré en huis clos, avec la complicité de SebastiAn, qui est venu
me retrouver à New York. C’était très intime dans la manière de le faire, donc je
n’ai pas envisagé que je pourrais en être gênée. Ce n’est qu’à la fin, pour le titre
“Les Oxalis”, où il est question de cimetière et que je voulais absolument associer
à une de ses musiques, bien plus légère en comparaison, que SebastiAn m’a
demandé si je n’allais pas être gênée de l’antagonisme des deux. Et c’est lui
qui, à cet instant, m’a fait comprendre que c’était ça, justement, l’album, pour
moi. Que toutes ces musiques qui étaient à l’opposé de ce que je racontais, me
permettaient une certaine impudeur, parce qu’elles m’apportaient une distance

Avant le choc de la disparition de votre sœur, vous aviez déjà eu l’envie
d’écrire vos propres textes?

Je n’avais pas osé. Avec Nicolas et Jean-Benoît de Air, qui sont, comme ils le
disent eux-mêmes exclusivement des musiciens, j’avais essayé d’écrire un peu,
et j’ai pondu un petit texte qui arrive à la fin. Beck, de son côté, me poussait à
l’écriture, d’autant qu’il voulait m’entendre chanter en français. J’ai essayé, mais
c’était très intimidant, surtout quand je voyais la facilité avec laquelle lui-même
ou des gens comme Jarvis Cocker y parvenaient. Mais il n’empêche que j’ai
essayé. J’écris un journal, réel ou truqué – à une époque où je le destinais
à quelqu’un – depuis mes 14 ans et je me suis souvent replongée dans ces
pages pour voir si des mots pouvaient en ressortir. J’ai fait de nombreuses
tentatives en réalité, mais je me jugeais tout
de suite, je me trouvais nulle, et je n’ai pas
senti un très grand enthousiasme de la part
du peu de personnes à qui je faisais lire ce
que j’écrivais. Si, Étienne Daho a été hyperencourageant.
Ma mère aussi, sauf qu’elle
n’est pas très objective (rires). Et puis, Connan Mockasin, avec qui j’avais déjà travaillé, m’a
donné une vraie impulsion. Mais le problème
avec moi, c’est que je doute beaucoup. C’est
pour ça que je n’ai pas montré mes textes à
Yvan (Attal, son mari, ndlr), parce qu’il me
connaît tellement bien, que s’il fronce les
sourcils, c’est sûr, j’arrête tout (rires).
Et puis Kate est morte, et six mois plus tard,
nous avons tous déménagé à New York, parce
que moi, je sombrais, à Paris. Une fois là-bas,
elle m’obsédait toujours, mais il y avait une
sorte de distance, ça devenait plus irréel et
moins invivable. Pourtant, j’avais toujours
besoin de parler d’elle tout le temps, de n’écrire
que sur elle, et très vite, l’album a pris corps. Là,
SebastiAn a compris – parce que jusque-là,
on se cherchait, mais on n’arrivait pas vraiment
à se trouver – que c’était un tournant. Dans
cette ville qu’on ne connaissait pas bien et où
tout n’était que premières fois – un thème qui
me tient à cœur aussi –, j’ai écrit sans crainte
du jugement.

Aussi, sans plus vous comparer à votre
père?

Je me suis dit que définitivement, j’étais moins
bien que lui, mais que je n’en avais rien à
foutre (rires). Et très honnêtement, je suis très
contente de dire qu’il était un génie, que je
n’en suis pas un et que j’ai écrit ce que j’ai
écrit, sans me satisfaire de médiocrité pour
autant. J’ai fait quelque chose de sincère et
d’imparfait. De la même manière qu’enfant, je
trouvais ridicules les tirades de cinéma où on
ne parlait pas comme dans la vie, je voulais
des fautes “choisies”.

Restait votre volonté de vous confronter
au français, finalement très présent sur
l’album, et inattendu…

L’anglais était pour moi une échappatoire,
bien légitime, de par ma mère et parce que
je suis née à Londres, parce qu’en français,
je vois tout de suite quand ça sonne faux. En
anglais, quand je découvre un scénario, par
exemple, je ne suis pas sûre d’en comprendre
toutes les subtilités. Ce n’est qu’il y a trois ans
environ que je me suis mise à lire des œuvres
en anglais, mais c’est laborieux.

Vous n’êtes donc pas totalement bilingue?

L’anglais, c’est la langue de ma mère, mais elle
nous a toujours parlé en français, puisque mon
père ne parlait pas un mot d’anglais. Le seul
terrain sur lequel on pouvait s’entendre, c’était
un français très maladroit. Nous, on la corrigeait
sans arrêt, mais du coup, ça se mélange
parfois et il m’arrive encore d’avoir quelques
doutes… « Je vais téléphoner le docteur?? »

 

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À écouter : Album Rest, Because Music.
À voir : La Promesse de l’Aube, d’Éric Barbier,
avec Pierre Niney, en salles le 20 décembre.